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3 questions à Anaïs Fléchet

le 12 octobre 2018

Publié dans La lettre de la recherche n°44, juin 2018

Enseignante-chercheuse au CHCSC*, Historienne, Anaïs Fléchet est la porteuse scientifique du projet ANR Transatlantic Cultures.

*Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines
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/ Quelles sont vos thématiques de recherche ?
« Mes thématiques de recherche sont l'histoire culturelle et sociale de la musique, l'histoire du Brésil et de l'Amérique latine, et l'histoire des relations culturelles internationales. Je travaille en ce moment sur le conseil international de la musique et la politique musicale de l'Unesco de 1945 à 1975, l'histoire des musiques non européennes et la place des musiques dans la circulation. Je m'intéresse aux actions menées par cette association internationale pour faire de la musique un instrument de paix. Il y a une sorte de vision idéalisée de la culture comme instrument de rapprochement des peuples ».

2/ Comment s'articulent les aspects historiques de la musique  ?
« D'un côté, il s'agit de comprendre comment la musique a été utilisée pour promouvoir la paix, et de l'autre, de voir comment l'Unesco promeut les cultures du monde en préservant la diversité musicale. On parle de patrimonialisation, puisque la musique constitue un patrimoine immatériel. Concernant l'impact de la musique, le langage diplomatique offre de nombreux indices de cet étrange pouvoir de la musique : concert européen, accords bilatéraux ou multilatéraux, couacs diplomatiques, toutes les tonalités sont présentes, jusqu'au rêve d'une harmonie mondiale défendue par l'ONU depuis 1945. Un des sujets émergents est celui d'appréhender comment des acteurs étatiques pourraient exister sur la scène politique et médiatique en utilisant des artistes. Des artistes censurés dans leur propre pays peuvent finalement être financés pour se produire à l'étranger, induisant ainsi l'usage des arts dans la diplomatie. On se projette alors vers la réconciliation par la pratique musicale. La musique peut avoir des vertus pacifiques dans les contextes de sorties de guerre ou de fortes tensions internationales. Citons l'exemple de la collaboration avec la Corée du Nord lors de la cérémonie des Jeux Olympiques. On pourrait dire que la musique adoucirait les moeurs diplomatiques, avec un bémol toutefois car la musique peut aussi faire marcher au pas, et les marches qui accompagnent les soldats, les requiem et les chants de résistance sont au coeur des conflits contemporains. Certaines oeuvres ont été de véritables armes de guerre, comme la Septième symphonie de Dmitri Chostakovitch, créée aux heures sombres du siège de Leningrad en 1942, et devenue un symbole de lutte contre la barbarie nazie ».

3/ En quoi consiste le projet ANR Transatlantic Culture que vous portez scientifiquement ?
« Transatlantic Cultures, Dictionnaire d’histoire culturelle transatlantique est un projet de recherche collaborative internationale porté par une équipe franco-brésilienne de spécialistes de sciences humaines et sociales, arts et littérature (en collaboration avec les Universités de Berkeley, de Sāu Paulo, de Paris 3 et l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine). L'idée est de proposer une réflexion sur tous les échanges culturels. L'objectif est de réaliser une encyclopédie numérique éditée en ligne et en 4 langues (anglais, français, portugais, espagnol). Très fédérateur, ce projet réunit pas moins de 19 universités et 40 chercheurs d'expertises différentes (musiques, études théâtrales, anthropologie, littératures, etc.)  des 4 côtés de l'espace atlantique. Dans le comité éditorial, chaque chercheur est co-responsable d'une grande rubrique thématique coordonnée par des spécialistes d'espaces différents. Pour ma part, je coordonne la rubrique Musique pour laquelle j'observe les circulations musicales, l'exportation des musiques classiques et romantiques.

L'aspect encyclopédique numérique a été choisi pour les études concrètes d'artistes, d'intellectuels, de sportifs, etc. et pour la possibilité d'arborescence, de liens, de mots clefs. Plusieurs entrées seront proposées : par thématiques, par cartographie, par chronologie, par genres, par oeuvres, par notions, par noms, etc. Nous souhaitons comprendre comment des objets, des pratiques et des imaginaires culturels peuvent circuler, identifier ces réseaux et mesurer les flux. Ces circulations n'empêchent pas de fortes hiérarchies d'exister, comme un certain impérialisme américain, puisque ces domaines sont fortement liés à des critères économiques et politiques. La première mise en ligne du dictionnaire est prévue en 2019, suivie de sa version la plus aboutie en 2020. Toutefois, l'actualisation et l'ancrage du projet se poursuivront, notamment grâce aux soutiens des Fonds de France-Berkeley et de la Chaire D'Alembert de la MSH Paris-Saclay ».