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3 questions à Philippe Charlier, retour vers le futur

Médecin des morts et maître de conférence des universités - praticien hospitalier, Philippe Charlier dirige une équipe d’anthropologie médicale. Il est rattaché au DANTE, soulignant les liens forts entre sciences fondamentales et sciences humaines.

le 28 novembre 2017

Publié dans La lettre de la recherche n°38


1/ Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste votre thématique de recherche ?

« Je travaille sur les corps morts, avec un regard croisé anthropologique et médical (médico-légal, en l’occurence). Plus précisément, mon objectif est de reconstituer l’état de santé, le carnet de santé d’individus décédés, parfois il y a très longtemps. Je m’intéresse aussi à l’environnement social du corps humain, notamment aux rituels magico-religieux destinés à lutter contre la maladie, la mort et le lendemain (un concept développé par notre équipe sous le vocable de « lutte contre l’inconnu »). Cette approche qui mêle anthropologie physique et sociale se fait de manière inter-disciplinaire grâce à une équipe constituée de médecin, pharmacien, toxicologue, philologue, chimiste, anthropologue, archéologue, etc. »

2/ Vous résolvez des énigmes en matière de médecine légale. Parlez-nous de Marie-Madeleine.
« Dans le cas du crâne dit « de Marie-Madeleine », l’objectif de l’étude était d’utiliser les outils de la médecine légale pour lui redonner un visage. Sans jamais affirmer que ce crâne est bien celui de la sainte, il s’agissait de montrer, dans une démarche presque philosophique, qu’il existe toujours un patient derrière chaque crâne. Une personne humaine à part entière, et pas seulement un objet anthropologique. Pour cela, j’ai travaillé en collaboration avec Raphaël Weil, chercheur de l’université de Paris-Saclay, rattaché au Laboratoire de physique des solides (Orsay). Nous disposions du crâne et de fragments biologiques, notamment des mèches de cheveux. Nous avons utilisé le HIM : Helium Ion Microscope, une technique dont nous avons prouvé l’efficacité sur les restes momifiés et anciens. Cette innovation technologique a d’ailleurs fait l’objet d’une publication dans Legal Medicine. L’examen au microscope a permis de confirmer la couleur des cheveux et de retrouver des diatomées fossiles (issues de dépôts d’argile) qui ont pu être utilisées pour teindre les cheveux ou lutter contre les parasites (poux, par exemple). Ne pouvant disposer physiquement du crâne hors du reliquaire pour des raisons de conservation, c’est grâce à des relevés photographiques (plus de 400 clichés) et à la photogrammétrie que nous avons reconstitué ce crâne en 3D (avec la société Iconem). L’ajout par procédé informatique d’épaisseurs stéréotypées de peau, de muscle et de tissu adipeux a permis à Philippe Froesch (également membre de l’équipe d’anthropologie médicale) de reconstituer le visage de « l’ancienne propriétaire du crâne ». Ce procédé médico-légal fait partie de ceux qui peuvent être employés dans le contexte de la découverte d’un cadavre altéré (reconstruction faciale). »

3/ Quelles sont les grandes figures que vous avez reconstituées et par quelles techniques ?
« On emploie généralement à la fois des techniques médico-légales et archéologiques. Dans les procédés de reconstitution de visage, il s’agit de redonner de façon objective un aspect vivant et non post-mortem à partir d’un masque mortuaire. On peut citer l’exemple de Robespierre (1758-1794) : grâce à l’examen de son moulage facial, on a su qu’il était grêlé de cicatrices de variole avec 59 cicatrices du côté droit de son visage et 85 du côté gauche. D’après son dossier médical également, on a pu déduire que Robespierre était vraisemblablement porteur d’une maladie chronique auto-immune, la sarcoïdose.
Concernant Diane de Poitiers (1499-1566), ses ossements avaient été dispersés dans la fosse commune à Anet (28). En analysant ses restes, nous avons pu découvrir qu’elle s’était intoxiquée à l’or. L’or, de par son inaltérabilité, revêtait une dimension magique et alchimique. C’est ainsi que Diane de Poitiers absorbait quotidiennement des doses d’or potable dans l’espoir de conserver éternellement sa jeunesse, comme un élixir de jouvence. Malheureusement bien trop dosée en or pur, la préparation s’avéra dangereuse, puis fatale. En témoignent son insuffisance hépatique, rénale et médullaire, son ostéoporose (avec cette fracture de jambe traitée par Ambroise Paré, encore visible sur son squelette), son alopécie et ses pertes dentaires extensives, qui précédèrent son décès. »
Avec Philippe Charlier, les morts racontent leur vie.