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3 questions à Semen Gabyshev

Semen Gabyshev est éleveur de rennes Sibérien et co-chercheur au CEARC. Observateur hors pair de son environnement, comme de nombreux Evenk, il est détenteur d’une science du savoir autochtone comprenant des innovations, un système d’expériences, une rigueur, et une remise en question du savoir.

le 17 novembre 2017

Publié dans La lettre de la recherche n°37


Alexandra Lavrillier, enseignante-chercheuse au CEARC, et Semen Gabyshev  ont publié récemment un article et un livre :
> An Arctic Indigenous Knowledge System of Landscape, Climate, and Human Interactions :Evenki Reindeer Herders and Hunters* - 467p. et
> The Sable for Evenk Reindeer Herders in Southeastern Siberia: Interplaying Drivers of Changes on Biodiversity and Ecosystem Services: Climate Change, Worldwide Market Econonomy and Extractive Industries, avec la collaboration de Maxence Rojo, postdoctorant au CEARC.

1/ Comment ces ouvrages marquent la concrétisation d’une étape dans votre collaboration qui dure depuis 2012 ?
« Fruit d’une commande de l'ANR et de l’IPBES (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services) et issu d’un workshop UNESCO-IPBES mêlant savoirs autochtones et scientifiques, ces publictions constituent un transfert des savoirs autochtones vers les instances gouvernementales et scientifiques, une véritable référence au plan international dans les discussions avec le GIEC, ou l'UNFCCC par exemple.
De plus, l'une des études explique comment interagissent les différents facteurs de changements climatique et économique sur la société nomade. Vivant de la chasse à la zibeline pour la fourrure et de la chasse aux rennes sauvages et aux élans pour la viande, nous, les peuples nomades Evenks, sommes tributaires du changement de la couverture neigeuse. Nous prélevons seulement ce qui est nécessaire car c’est mieux pour la nature comme pour la société. « Ne prends pas trop à la nature, il en faut pour tes suivants », c’est un peu notre leitmotiv.

Les Evenks, précurseurs de l’économie soutenable et de la chasse raisonnée
« C’est grâce à une extrême solidarité que nous parvenons à survivre d’une année sur l’autre par un système de crédit accordé par certains commerçants des villages, les années où la chasse comme la fourrure sont médiocres.
Pour étudier les changements de la couverture neigeuse, nous nous rendons dans les campements de quatre régions en Sibérie extrême Est : Amur et Nerungri, divisées chacune en une partie nomade et une partie citadine. Des observations y sont réalisées quotidiennement et renseignées selon des grilles ». Semen y accompagne Alexandra pour se voir délivrer les réponses en Evenk. En effet, la langue contient les concepts et les nuances pour décrire l’environnement. La finesse des savoirs et la richesse d’observation se ressent par exemple dans le terme « lamusteren » qui signifie que « si le vent souffle vers le Nord et que l’on entend la rivière depuis l’Amont, un changement de temps et d’orientation du vent interviendra brutalement
entraînant neige ou pluie. »

2/ Comment avez-vous acquis ces savoirs ?
« Je le tiens de mes parents qui le tenaient eux aussi de leurs parents… Depuis plusieurs générations, nous avons observé l’installation de la couverture neigeuse et sa fonte. J’ai testé ce savoir dans ma vie de tous les jours et, en écrivant ce livre* avec Alexandra, je me suis mis à observer davantage ce processus, à émettre des hypothèses ». Par exemple, on relève 26 types de neige expliqués dans cet ouvrage qui met enfin par écrit le savoir autochtone oral jusqu’ici. Pas moins de quatorze pages illustrées par des diagrammes sont consacrées à l’installation du manteau neigeux et aux processus de fonte. Le savoir autochtone fait des modélisations propres à leurs observations.
Offrant plusieurs niveaux de lecture, An Arctic Indigenous Knowledge System of Landscape, Climate, and Human Interactions :Evenki Reindeer Herders and Hunters propose une partie analytique (analyse du savoir et spécificités), une partie encyclopédique en trois langues (Anglais, Evenk, Russe), et une partie expliquant comment les Evenks analysent les changements climatiques et environnementaux grâce aux typologies et concepts de leur savoir autochtone.
« Je voulais que ce soit aussi utile pour ma société, que cela permette de revitaliser le savoir. J’espère que le livre incitera aussi les autres autochtones à documenter, valoriser et mettre à disposition leur savoir, en l’écrivant. »

3/ Comment est née cette collaboration ?
«  Après sa thèse, Alexandra est retournée sur le terrain et à chacune de ses missions entre 2006 et 2011 les autochtones lui parlaient de leur anxiété face au changement climatique. Ils ont demandé le montage d'un projet participatif. Il lui a semblé essentiel de prendre dans les rangs du CEARC des autochtones proches de la nature. Semen a été un des rares à s’investir pleinement dans le projet et à accepter de venir en France travailler au cœur du laboratoire. Dès 2012, le projet de base de mesures a marqué le début de la collaboration. En 2013, le projet BRISK*** a obtenu un financement de l’ANR, puis en 2014 celui de l'IPEV.
« À partir de ce moment-là, je me suis pris au jeu des expériences intellectuelles que j’ai réalisées, notamment lors du travail avec Maxence Rojo sur le retard de l’installation du manteau neigeux. Faire des observations quotidiennes a accru mes capacités d’observation », constate Semen.
Très impliqué dans la vie du laboratoire, il se réjouit de mieux faire connaitre les modes de vie, les problèmes sociaux et économiques qui sont ceux des Evenks.
Dans la section Enjeux Arctiques du programme des études internationales de l’IECI, les séminaires proposés aux L2 par Semen Gabyshev sont très enrichissants et appréciés par les étudiants.
Son souhait ? Provoquer un rencontre Inuits Groenlandais / Sibériens / étudiants / chercheurs afin de faire passer le message écologique et transmettre davantage les savoirs des gens proches de la nature.
« L’avantage du savoir autochtone est qu’il approche le changement climatique de manière holiste, dans leur globalité et cela peut apporter les chaînons manquants à la science », conclut Alexandra Lavrillier.
Informations complémentaires
En savoir plus
***projets BRISK (ANR), BRISK'S OBS (IPEV), qui unissent le CEARC - UVSQ en tant que coordinateur aux partenaires UNESCO, Laboratoire Météorologie Dynamique (LMD) et au MNHN, a pour but de lier les connaissances autochtones et les savoirs scientifiques sur les changements globaux dans l’Arctique, qu’il s’agisse des changements climatiques et environnementaux ou du développement industriel.
Crédit photo : UVSQ
Propos recueillis par Annelise Gounon-Pesquet
annelise.gounon-pesquet@uvsq.fr