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Alexandra Lavrillier, en Sibérie, terrain de ses recherches

Sur le départ pour sa prochaine mission, Alexandra Lavrillier, enseignante chercheure au CEARC, aborde ses nombreuses expéditions sur le terrain, ses travaux de recherche et sa place dans le Centre européen arctique de l’UVSQ.

le 10 juin 2014

Publié dans la lettre de la recherche n°10 en juin 2014
Vous êtes sur le départ. Où partez-vous et en quoi consiste cette nouvelle mission, sachant que vous cumulez dix ans passés sur le terrain ?
« Je pars effectuer une mission de deux mois dans l’extrême Est sibérien chez les éleveurs de rennes Évenk dans la cadre du projet ANR BRISK. Ce projet, qui unit le CEARC - UVSQ en tant que coordinateur aux partenaires UNESCO, Laboratoire Météorologie Dynamique (LMD) et au MNHN, a pour but de lier les connaissances autochtones et les savoirs scientifiques sur les changements globaux dans l’Arctique, qu’il s’agisse des changements climatiques et environnementaux ou du développement industriel. BRISK développe des méthodologies de pointe transdisciplinaires et crée des synergies entre savoirs scientifiques et savoirs autochtones, afin de mieux comprendre les vulnérabilités et les adaptations des sociétés et environnements arctiques face aux changements climatiques et globaux.
BRISK se base, entre autres, sur quatre observatoires transdisciplinaires (associant savoirs autochtones et savoirs des sciences sociales et environnementales), basés chez des communautés d’éleveurs de rennes (chez les Sami en Norvège et en Suède, chez les Évenk et Touva en Sibérie). De plus, ce projet est le socle d’un réseau international pour la co-production des savoirs autochtones et scientifiques.
C’est donc pour continuer de développer l’observatoire transdisciplinaire chez les Évenk que je pars maintenant en mission. En effet, en janvier 2013, dès le démarrage du projet, je suis partie établir le premier observatoire chez les Évenk de Sibérie, en collaboration avec ce que nous appelons un co-chercheur autochtone, en l’occurrence M. Gabyshev. Depuis, cet observatoire, par son co-chercheur, produit des observations biquotidiennes selon les critères des sciences environnementales et sociales, mais aussi des autochtones. De plus, avec M. Gabyshev (et les autres éleveurs), nous développons des produits en co-production des savoirs concernant les connaissances environnementaux autochtones, les changements environnementales, les usages des territoires, les impacts socio-économiques des changements globaux et les pratiques d’adaptation.
J’ai effectivement de nombreuses années d’expériences de missions en Sibérie. Cette expérience à la fois facilite mon travail actuel et en même temps est remise en cause à chaque mission. En effet, comme dans tout domaine régional en anthropologie, mon terrain a nécessité un grand investissement en temps et en travail, car il a fallu comprendre le cadre historique et politique dans lequel vivent les minorités nomades dont j’étudiais la culture, apprendre la langue russe. Également, et c’est un processus très long, il était nécessaire de comprendre la société nomade, sa langue, son organisation sociale, ses modes de gestion de l’environnement naturel en pratiquant, entre autres, l’observation participante.  
Actuellement, dans le cadre de BRISK, la connaissance de ces sociétés que j’ai pu accumulée en plus de huit ans de missions me facilite grandement la tâche car elle permet d’identifier le type de connaissance autochtone que l’on veut approfondir. Je sais aussi à qui je peux m’associer efficacement dans cette recherche transdisciplinaire et les autochtones me connaissent et me font confiance. De plus, sachant me déplacer dans la forêt et participer aux tâches quotidiennes, je ne suis pas un poids pour eux et ils m’acceptent volontiers dans leurs nomadisations – ce qui n’était pas le cas lors de mes premiers terrains. Cette expérience garantie donc une certaine qualité et rapidité de résultat.
Cependant chaque mission représente un nouveau défi, tant sur les plans logistique que scientifique. En effet, j’y effectue des recherches depuis 1994, juste après la chute du communisme, et à chaque mission je remarque des changements significatifs dans la société. Tout les chercheurs SHS travaillant en Sibérie le remarquent.
De plus, j’ai travaillé dans des régions de Sibérie très dispersées, chez quatre peuples – Évenk, Evène, Yakoute, Nanaï et c’est à chaque fois un investissement considérable, d’autant que les groupes régionaux de chaque peuple se distinguent réellement les uns des autres.
Enfin, depuis 1994, la Russie change quasiment d’une année à l’autre. Et comme elle l’ont toujours fait, les sociétés nomades également changent en s’adaptant aux nouvelles conditions. De plus, l’environnement change et induit diverses pratiques d’adaptation des économies traditionnelles (élevage de rennes, chasse, pêche). Ainsi, chaque terrain est un nouveau challenge, une nouvelle découverte ».

En quoi vos travaux de recherche apportent-ils une réponse aux défis sociétaux de demain ?
« Ces travaux centrés sur les observations et savoirs autochtones renseignent les grands changements de notre planète. Ceci pour plusieurs raisons :
- Les nomades sont de parfaits connaisseurs de leur environnement qu’ils observent dans leurs moindres détails. Ils offrent donc un suivi continu et rigoureux de l’observation, ce que les expéditions scientifiques ne peuvent pas toujours assurer. Il est un fait avéré que l’Arctique manque de données d’observation.
- Les peuples nomades sont un maillon très révélateur des grands enjeux arctiques aujourd’hui. C’est ce que nous faisons comprendre à nos étudiants des master Arctic studies et de IELI (dans l’UE « les grands enjeux de l’Arctique ») avec Jean-Michel Huctin (qui lui travaille chez les Inuits du Groenland). En effet, en parlant des peuples autochtones de l’Arctique, on révèle de nombreux aspects des grands enjeux économiques, géopolitiques et sécuritaires qui se jouent en ce moment autour de la course aux ressources minières et à l’accès aux nouvelles routes maritimes liées au changement climatique. En travaillant avec les autochtones, on comprend mieux l’importance des enjeux environnementaux et de la mise en danger de l’univers naturel par cette course aux ressources naturelles et aux positions stratégiques. Justement, les peuples autochtones occupent et vivent de ces terres convoitées par les États et les multinationales ; ils en sont des observateurs minutieux et permanents, ainsi que les premiers témoins et victimes de leur dégradation. Or le rôle des biomes taïga et toundra de la Sibérie (et de l’Arctique en général) dans l’équilibre écologique de la planète n’est pas négligeable à l’instar, entre autres, des forêts amazoniennes. C’est pourquoi un projet qui associent les Autochtones à la recherche et reconnaît leur savoir traite des grands enjeux de demain et à grande échelle.
- Les peuples autochtones de l’Arctique ont envie de tirer la sonnette d’alarme environnementale face au développement sans précédent des grands chantiers industriels en Arctique. Les Inuits le font depuis le début des années 2000, ce qui a valu à Mme Watt-Cloutier une nomination au Prix Nobel (2006), les éleveurs de rennes Sami (Norvège, Finlande, Suède) montent en puissance, les nomades sibériens voudraient aussi être entendus, comme M. Rojo (doctorant CEARC/LMD) ou moi-même avons pu le remarquer sur nos terrains sibériens respectifs.
- Il faut savoir aussi que les autochtones de l’Arctique sont, comme j’aime à le souligner, les inventeurs du développement durable. En effet, leurs économies traditionnelles ont pour devise, comme on me l’a dit à ma première arrivée sur le terrain : ne prends à la nature que ce dont tu as besoin, ne prends pas trop, car les générations futures auront besoin de vivre de cet environnement ».

Comment votre recherche s'articule-t-elle au sein du CEARC qui la soutient pleinement ?
« Ma recherche en général et le projet BRISK s’inscrivent bien évidemment au cœur des activités du CEARC. Le CEARC est le seul laboratoire en France dont l’intitulé porte le mot Arctique, même si de nombreux chercheurs en France y travaillent depuis longtemps. Ceci est particulièrement important aujourd’hui où, comme on le voit avec le montage au niveau national du Chantier Arctique français, la France doit y développer ses activités de recherche pour conserver sa place au sein du Conseil Arctique. Aujourd’hui, dans ce cadre là, science et politique sont interalliées. Les efforts de l’UVSQ et de l’OVSQ dans ce domaine sont signifiants comme par exemple avec la création du réseau arctique de l’OVSQ que l’on m’a demandé de coordonner et le soutien au CEARC. Au sein de notre laboratoire, nous avons plusieurs conventions de recherche centrées sur l’Arctique, avec des sources de financement nationales et internationales : BRISK bien sur (qui finance la thèse UVSQ de M. Rojo,  BRISK’s OBS un projet que je coordonne financé par l’Institut Polaire Paul-Emile Victor, POLARIS (FP7 people) coordonné par le directeur du CEARC – J . Borm, GreenGreenland coordonné par V. Masson-Delmotte (LSCE) (avec la participation de plusieurs membres du CEARC), ARTISTICC (un Belmont-forum) coordonné par le directeur adjoint du CEARC – J-P. Vanderlinden. Tous ces financements profitent aussi aux étudiants UVSQ, notamment par la rémunération de stages.
L’un des aspects pionniers pour la France de nos recherches arctiques au CEARC est sa large pluridisciplinarité, voire transdisciplinarité, mais aussi une vraie reconnaissance des savoirs autochtones et des Autochtones dans la recherche, comme par exemple, la reconnaissance du co-chercheur autochtone évenk dans BRISK – M. Gabyshev – reconnu officiellement ‘membre invité’ du CEARC et sa participation active à nos séminaires. Sans oublier non plus la présence chaque année d’étudiants autochtones de l’Arctique (Groenlandais, Sibériens) dans le master 2 en anglais Arctic Studies porté par le CEARC ».
Informations complémentaires
En savoir plus
BRISK - BRidging Indigenous and Scientific Knowledge about global change in the Arctic : adaptation of societies and the environment - Lier les connaissances des scientifiques et des peuples autochtones arctiques sur les changements globaux : adaptations des sociétés et de l’environnement.
Financé par l’Agence Nationale pour la Recherche – Projet ANR-12-SENV-005, financement complémentaire de l’Institut Paul-Émile Victor
Institutions partenaires : UVSQ (CEARC), UNESCO, MNHN (Muséum National d’Histoire Naturelle), UMPC (LMD Laboratoire de Météorologie Dynamique).
Coordinateur : Alexandra Lavrillier (CEARC) alexandra.lavrillier@uvsq.fr
Contact
Annelise Gounon-Pesquet annelise.gounon-pesquet@uvsq.fr
Chargée de communication scientifique à la Direction de la Recherche