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Lauric Henneton : des primaires américaines qui resteront dans les annales

Donald Trump, Hillary Clinton… des noms qui reviennent en boucle dans les médias français qui relaient l’effervescence outre-Atlantique autour de la course aux investitures pour la présidentielle américaine. Décryptage avec l’historien Lauric Henneton, maître de conférence à l’UVSQ au sein de l’IECI (Institut d’études culturelles et internationales), spécialiste de la civilisation anglo-américaine.

le 1 avril 2016

Publié vendredi 1er avril 2016

Les primaires américaines sont lancées depuis le 1er février, comment analysez-vous ces premiers mois de campagne?

Le premier enseignement évident est le caractère formidablement imprévisible de cette campagne: qui aurait cru il y a encore un an que Donald Trump éliminerait des ténors comme Jeb Bush ou qu'Hillary Clinton ne serait pas encore qualifiée en avril? Le deuxième enseignement est le caractère formidablement ouvert de l'élection, jusqu'en novembre, tant pour la présidentielle que pour le Congrès, que l'on oublie trop souvent. 

Un troisième enseignement me semble être l'intérêt croissant en France, au moins dans les médias. La couverture médiatique est bien plus détaillée et un peu moins approximative qu'il y a quelques années. Dans le grand public, ensuite, tout le monde a un avis, plus ou moins tranché et plus ou moins bien informé sur les principaux protagonistes.

Après la victoire d'Hillary Clinton et Donald Trump lors du Super Tuesday, comment va se poursuivre la course aux investitures?

La situation est plus simple chez les démocrates: Hillary Clinton devrait finir par l'emporter à l'usure. Mais le véritable enjeu pour Sanders est plutôt de savoir s'il pourra infléchir le discours, voire le programme, de la candidate Clinton. Sa remarquable longévité dans la campagne des primaires est le signe manifeste d'attentes auxquelles Clinton devra répondre d'une façon ou d'une autre si elle veut mobiliser efficacement derrière sa bannière et pas seulement contre son adversaire.

Chez les républicains, Trump reste clairement en position de favori mais il est de plus en plus probable également qu'on se dirige vers une convention négociée. Le candidat de la raison, si l'on veut, serait plutôt John Kasich, mais il est loin derrière. Cependant, priver Trump de l'investiture pourrait être contre-productif: celles et ceux qui ont voté pour lui ont clairement voté contre l'establishment, si l'establishment confisque l'investiture à leur champion, ils verraient cette manœuvre comme un déni de démocratie, et ils n'auraient pas totalement tort.

Un autre scénario possible serait que le parti laisse l'investiture à Trump et décide de se désintéresser de la campagne présidentielle pour concentrer ses moyens sur les différentes élections au Congrès, qui jouerait encore plus son rôle de contrepoids dans une forme de cohabitation, que ce soit avec Trump ou avec Clinton, afin de mieux neutraliser l'un comme l'autre comme le Congrès actuel neutralise en partie la politique d'Obama.

Pensez-vous que ces primaires vont marquer l'histoire politique des États-Unis?

Une telle indécision est en effet rare, et cette phase restera dans les annales, quelle que soit l'issue à la fois des conventions (là encore une occasion de marquer l'histoire) et du résultat final, qui sera historique dans tous les cas: première femme président (Clinton), Trump (dans une catégorie à part), premier hispanique président (Cruz) ou premier juif président (Sanders). Seul Kasich ne marquerait pas l'histoire de ce point de vue là, mais c'est très anecdotique. Tout dépendra également de l'impact qu'aura l'ensemble du processus sur le parti républicain, notamment sur sa volonté ou sa capacité à se réinventer.

Qu'est-ce que cette campagne révèle de l'évolution de la société américaine?

Chaque élection est l'occasion de prendre le pouls de l'Amérique. D'abord de mesurer ses évolutions démographiques, mais également par le biais de l'analyse détaillée de la sociologie du vote. Plus largement c'est aussi l'occasion de s'interroger sur le rapport du peuple, dans un contexte donné, au politique. 

En l'occurrence ce cycle électoral est marqué par la conjonction de trois grandes émotions complémentaires: la peur, la colère et la nostalgie d'une Amérique mythique (l'âge d'or d'années 1950 fantasmées plus que réelles). Ce n'est pas nouveau mais c'est particulièrement marqué cette année. Ce qui est très net, c'est l'expression d'un puissant désaveu du politique, qui se traduit dans les bons scores que font les outsiders que sont Trump et Sanders, notamment. La paralysie du Congrès par l'aile droite du parti républicain est largement responsable de la colère à l'encontre de l'establishment qui nourrit le vote Trump, une forme de la révolte du peuple contre les élites. 

Côté démocrate, la longévité de Bernie Sanders traduit une révolte contre la polarisation croissante des inégalités socio-économiques et donc contre ce qui est perçu comme l'hypothèque du rêve américain. Les jeunes, qui constituent le gros des troupes pro-Sanders expriment des doutes sinon de la peur quant à leur avenir, ce qui est rare, mais disent également qu'ils n'ont pas confiance en Hillary Clinton pour y remédier. La peur et la colère ne sont donc pas le monopole du parti républicain.

Comment suivre de façon « éclairée » cette campagne américaine ?

La première présidentielle américaine que j’ai suivie, c’était en 1996. C’était très compliqué d’accéder à l’information. Nous étions aux débuts d’internet, il fallait écouter la BBC ou regarder CBS News sur Canal Plus à 6h du matin (ou l’enregistrer sur un magnétoscope !).  Maintenant, nous avons trop d’informations ! Nous encourageons nos étudiants à faire un tri qualitatif. Je leur conseille notamment deux sites : The Hill et le site de sondage RCP (RealClearPolitics). J'invite les étudiants à s'inscrire aux pages facebook de ces sites ou à leur newsletter pour que l'info leur arrive, plutôt que d'aller la chercher (et d'oublier donc!).

Informations complémentaires
> Lauric Henneton, membre du laboratoire Dynamiques patrimoniales et culturelles (DYPAC) est l'auteur de plusieurs ouvrages Une Histoire religieuse des Etats-Unis (Flammarion, 2012) et Fear and the Shaping of Early American Societies (avec L.H. Roper, Brill, 2016) qui sort à la fin du mois d'avril 2016. Il est membre du.

> Institut d'études culturelles et internationales (IECI)