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Gérard
Férey : un parcours scientifique remarquable.
Portrait, à l'occasion
de son élection à l'Académie des sciences |
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Gérard Ferey a rejoint l’université de Versailles
Saint-Quentin-en-Yvelines en 1996 après une brillante
carrière à l’université du Maine dont
il a été Vice-Président Recherche pendant
6 ans.
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Tout en dirigeant avec énergie
et succès son laboratoire du Mans, il a exercé pendant
4 ans (sept 1988-sept 1992) les fonctions de directeur scientifique
adjoint du département chimie du CNRS, puis assure la présidence
des conseils scientifiques des plus importants laboratoires français
en chimie du solide. A son arrivée à Versailles,
il a rassemblé plusieurs équipes déjà associées
au CNRS, pour former l’Institut Lavoisier UMR CNRS 8637 qui
rassemble 18 enseignants chercheurs, 9 chercheurs CNRS et 7 ITA-IATOS.
En 1998, il est à l’origine de la création de
l’Institut Fédératif Lavoisier Franklin qui rassemble
2 UMR de chimie (Institut Lavoisier et Sircob dirigé par François
Terrier) et 2 UMR de physique (LMOV dirigé par François
Varret et le LPSC dirigé par Pierre Galtier) dont il assure
la Direction. Il a été nommé Professeur à l’institut
universitaire de France, chaire de physico chimie des solides poreux
en 1999 et enfin Membre de l’Académie des Sciences en
2003. Il est à noter que cette brillante carrière a
débuté par trois années d’enseignement
en tant qu’instituteur à Caen suivies d’études
universitaires dans cette même cité.
Gérard Ferey a depuis près de 20 ans assuré des
responsabilités administratives nationales ou internationales
au sein du conseil supérieur des universités dont il
a assuré la présidence pendant 8 ans, mais aussi au
conseil des très grands instruments scientifiques. Il a été membre
du Conseil scientifique du projet Soleil et reste expert du comité national
d’évaluation des universités. Il assure la fonction
d’éditeur en chef du journal international « Solid
State Sciences » et il est membre de l’éditorial
Board de nombreuses publications scientifiques dans les domaines
de la chimie inorganique et de la chimie des matériaux. Bien évidemment
il entretient des relations scientifiques avec de nombreuses universités étrangères
(plus de 32 conférences invitées depuis 1996) il est
membre de l’Academia Europaea depuis 1994 et de l’académie
nationale des sciences de l’Inde depuis 2000. Mais 2 universités
ont le privilège d’entretenir avec lui des relations
très suivies, l’université de Santa Barbara en
Californie avec des codirections de projets et de chercheurs et l’université de
Bangalore en Inde. L’amitié y joue un grand rôle
car pour Gérard Ferey comme pour le philosophe Alain « les
amitiés se font non par prudence et examen mais bien plutôt
par un choix d’instinct qui devient bon parce qu’on s’y
fie » et l’amitié est une des valeurs essentielles
de ce grand universitaire.
Ce, bref, résumé du curriculum vitae de Gérard
Ferey pourrait être suivi d’une description de ses
principaux travaux de recherche, résumés dans près
de 400 articles parus dans des grandes revues généralistes
(Jacs, Sciences, Nature Materials…), des journaux spécialisés
de chimie ou de physique , mais je crois qu’au lieu de
présenter les différentes thématiques abordées
au cours du temps par ce chimiste qui a créé plus
de 200 nouveaux solides, a étudié leur cristallogénèse,
leur structure et ensuite leurs propriétés, il
est préférable d’exposer, en essayant de
ne pas la trahir, sa philosophie de recherche car comme le dit
Henri Poincaré « on fait la science avec des faits
comme une maison avec des pierres, mais une accumulation de faits
n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est
une maison » l’important est d’ordonner.
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Gérard Ferey résume
lui-même sa démarche par 3 mots clefs : Création – études – volonté de
changement. Le chimiste comme il aime à le rappeler
en citant Marcellin Berthelot est « le seul scientifique
qui crée l’objet de ses études ». Pour
la création, il faut une matière de départ,
ce furent les fluorures et les oxydes minéraux et hybrides.
Les études, la frustration magnétique jusqu’en
1990 puis les solides microporeux. Le domaine de la frustration
magnétique correspondait avant tout à une recherche
fondamentale qui a permis tout au moins dans les fluorures de prouver
que la frustration n’était pas suffisante pour créer
un comportement « verre de spin » et qu’il fallait
nécessairement qu’il y ait désordre cationique
pour qu’il apparaisse l’état verre de spin. Cette
découverte a nécessité la création de nombreuses
familles d’espèces différentes et Gérard
Ferey a déjà rejoint à cette époque les « architectes
de molécules » selon la formule de Pierre Gilles Degenne
ou plutôt comme il préfère le dire « les
sculpteurs de matière », formule d’Olivier Kahn,
qui rend peut-être mieux compte de la réalité car
elle implique plus un côté esthétique qui frappe
même les non scientifiques en regardant les merveilleuses mosaïques
que constituent les structures qu’il a mises au point !
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Les différents hybrides de nickel ferromagnétiques |
Il a utilisé les remarquables facultés des solides inorganiques à pouvoir
accepter des substitutions sur le réseau cationique en gardant le même
type structural. On a donc une infinité de variations possibles et par
conséquent une grande modulation des propriétés. L’étude
de ces propriétés physiques enrichit le savoir mais surtout génère
en retour des nouvelles idées de synthèse, donc de nouveaux produits
donnant des applications plus performantes, ou plus démonstratifs permettant
une compréhension physique quantitative. En permanence le chercheur
oscille entre 3 démarches : créativité, conceptualisation,
innovation.
Les outils de ces créations sont constitués par une palette très
large de méthodes de synthèses (élaboration par voie solide à haute
température, chimie douce, synthèse hydrothermale), de substitutions
de cations dans un édifice tridimensionnel mais aussi le choix fréquent
du fluor à cause de ses spécificités électroniques
et de sa réactivité. Pour « éclairer » les
objets, différentes techniques ont été utilisées.
Bien évidemment l’analyse structurale (rayons X, neutrons, rayonnement
synchrotron) mais aussi RMN du solide. Ces techniques n’ont jamais été qu’un
moyen pour lire et prédire une propriété en l’occurrence
le magnétisme ou un mécanisme à travers une topologie.
Comme se plait à le dire Gérard Ferey « une structure cristalline
est un livre, il reste ferme si l’on se contente d’une table de
coordonnées atomiques, l’ouvrir c’est à la fois savoir
analyser les moindres détails mais aussi pouvoir regarder la structure
avec tout le recul nécessaire pour en extraire les ensembles topologiques
majeurs et les informations qu’ils recèlent sur la formation du
solide ». A la célèbre formule de Platon « Nul n’entre
ici s’il n’est géomètre » (formule qui nous
accueille à l’entrée du bureau de Gérard Ferey),
Gérard Ferey a ajouté « mais nul chimiste n’en sort
s’il n’est que géomètre » ! D’autres éclairages
ont été utilisés, celui de la propriété macroscopique
mais explicable en termes de topologie
Troisième mot clef le changement. Rappelons ici la phrase
célèbre du Mahatma Gandhi utilisée fréquemment
par G. Férey « we must be the change that we want
to see » ! Certes il fut géographique mais surtout
méthodologique : la stratégie « synthèse,
structures, propriété » a été une
richesse permettant la création d’une immense base
de données mais l’important est de connaître,
de comprendre les règles qui régissent la chimie.
Comme il le dit lui-même, « il faut introduire plus
de raison dans la démarche, plus d’exhaustivité dans
les solutions prévisibles et/ou possibles pour atteindre
enfin l’ère du design déjà réalisée
par les chimistes organiciens ou molécularites ».
Il faut s’attaquer aux vrais mécanismes, c’est
la seule voie qui verra l’avènement du solide « sur
mesure » donnant la possibilité de répondre
aux demandes des industriels. Cela implique en plus de la connaissance
des aspects mécanistiques, la création d’outils
adaptés de simulation donc de prévision.
Le schéma ci-dessous dessiné par Gérard Ferey résume
clairement la démarche intellectuelle privilégiée.

Cette démarche a été primordiale pour le
deuxième domaine auquel Gérard Ferey et ses collaborateurs
se sont intéressés à partir de 1990 : les
solides microporeux. Ces matériaux performants tant en fonctionnalité qu’en
sélectivité sont stratégiques pour l’économie
des grands pays industrialisés dans le domaine de la pétrochimie,
de la catalyse, de la chimie fine et de la séparation de
gaz. Ils forment une immense famille caractérisée
par un squelette tridimensionnel dans lequel se trouvent des pores
de taille variable présentant une surface interne conséquente.
On peut introduire dans ces tunnels de taille importante (plus
d’une dizaine d’A°) bordés de polyèdres
(jusqu’à 24 pour l’instant), différentes
molécules introduisant des propriétés variées
(magnétisme, optique non linéaire, stockage d’hydrogène…).
Leur synthèse s’effectuant par voie hydrothermale,
c’est-à-dire en bombe scellée, la compréhension,
comme nous l’avons vue fondamentale, du mécanisme
de formation entraîna de développement des études
in situ (RMN et rayonnement synchroton). Ensuite il fallut bien évidemment
introduire une dimension modélisation, passage obligé entre
expérience et théorie.
Pour la première fois, les chercheurs du
laboratoire ont donc introduit la prédiction topologique
et structurale simultanément à celle
des évolutions thermiques. La nouvelle stratégie a donc consisté en
:
- une analyse amont systématique et académique
pour dégager
les paramètres physicochimiques essentiels gouvernant la formation
de ces solides, établissant systématiquement une corrélation
entre évolution thermique et évolution structurale.
- L’établissement sur des bases structurales d’une hypothèse
de mécanisme de formation.
- La validation de cette hypothèse et de ses conséquences prévisibles
en accédant aux mécanismes de formation par des analyses
in situ.
Théorie, simulation, expérience sont ici en totale interdépendance.
Cette démarche peut seule répondre à une demande industrielle
en terme de cahier des charges. En effet, il est fondamental de ne pas oublier
la dimension économique. Une recherche innovante doit pouvoir aider
l’industrie nationale et pour Gérard Ferey les coopérations
avec l’industrie sont incontournables, elles permettent un enrichissement
mutuel et n’excluent en aucun cas la recherche fondamentale.
Les résultats les plus marquants dans ce domaine
des solides microporeux concernent :
- les hybrides à base de Nickel pour leurs propriétés
ferromagnétiques
- les téréphtalates de chrome et d’aluminium
qui présentent
des effets de respiration géants (plus de 5 A°) et réversibles
dont les performances dans le domaine du stockage d’hydrogène
sont remarquables ce qui laisse envisager une application industrielle.
- les téréphtalates de terre rare pour leurs propriétés
de luminescence.
Mais beaucoup de voies sont encore à explorer, il s’agit de trouver
s’il existe d’autres topologies de stabilité comparable à ce
qui a été découvert mais plus prometteuses en terme de
fonctionnalité et de sélectivité : recherche de propriété de
conduction et de propriétés optiques par exemple. Il s’agit
aussi de comprendre certains comportements pour générer des solides
plus performants en particulier le « Breathing Matter », « la
matière qui respire », mais aussi de nouveaux matériaux
qui pourraient être d’une importance considérable pour la
protection de l’environnement et qui doivent très bientôt
faire l’objet d’une publication dans Nature. Nous ne sommes pas
au bout de nos surprises ! Au terme de ce bref exposé, le talent, l’imagination
créative, le sens de la rigueur et l’immense culture scientifique
de Gérard Ferey sont, nous l’espérons, apparus. Il ne faut
pas l’oublier de mentionner la passion de découverte et de compréhension
qui l’anime, l’enthousiasme qu’il sait communiquer à ceux
qui l’entourent et l’on peut lui appliquer pleinement la phrase
de Montesquieu « un homme d’esprit sent ce que les autres font
savoir ».
Martine Stern
Professeur émérite à l’UVSQ
martine.stern@admin.uvsq.fr
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La
matière qui respire |
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Les solides poreux, bien
que de tradition ancienne (la découverte de la première zéolithe
naturelle remonte au XVIII° siècle), sont des
matériaux stratégiques pour l’économie
des pays industrialisés. Ils intéressent les
domaines aussi variés que la pétrochimie (cracking
des pétroles bruts pour l’obtention des essences),
la catalyse (95% des produits manufacturés ont rencontré un
catalyseur lors de leur élaboration), la chimie fine
(médicaments, arômes et parfums), la séparation
des gaz (dépollution, séparation moins coûteuse
du diazote et du dioxygène de l’air). Directement
ou indirectement, ils contribuent pour environ 25% du PNB
des pays industrialisés et l’on peut comprendre
que la recherche fondamentale ainsi que le développement
y demeurent des secteurs très actifs et concurrentiels.
L’ambition de Gérard Férey, lors de son
implantation à Versailles, fut de développer
une approche académique permettant de dégager
les paramètres physicochimiques qui gouvernent la
formation des solides poreux avec le souci des applications
industrielles potentielles. La synthèse du MIL-53
(MIL=Matériaux de l’Institut Lavoisier) décrite
ici en termes simples est une belle illustration de sa philosophie
de recherche car elle associe le concept nouveau de matériau
hybride inorganique-organique au problème du stockage
de l’hydrogène.
La synthèse de MIL-53 est réalisée sous
pression en autoclave, le nitrate de chrome Cr(NO3)3.H2O
est mélangé avec de l’acide téréphtalique
HOOC-(C6H4)-COOH et de l’acide fluorhydrique HF puis
chauffé à 220°C pendant 3 jours. La structure,
c’est à dire la connaissance des positions relatives
des atomes constituant le solide, a été déterminée
par diffraction des RX sur poudre, autre expertise du groupe
de G. Férey (les méthodes conventionnelles
nécessitent l’obtention de monocristaux). |
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MIL -53. Respiration de la structure lors de la fixation
et l'expulsion d'eau
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Des
ions chrome (en vert sur la figure) sont mutuellement connectés par des atomes d’oxygène
(en rouge) pour former des rangées parallèles.
Ces rangées sont elles-mêmes reliées
entre elles par des molécules organiques (ions téréphtaliques
en noir) pour former un réseau tridimensionnel. Le
réseau délimite de larges cavités vides
(9x11angstrom) appelées pores.
Mis au contact de l’humidité de l’air,
les pores se remplissent spontanément de molécules
d’eau, le solide se contracte autour des molécules
d’eau (comme pour mieux les piéger) et voit
ses dimensions moléculaires diminuer de façon
spectaculaire, près de 39% de contraction. Là ne
s’arrête pas la surprise car le solide peut restituer
l’eau piégée par simple chauffage et
reprendre ses dimensions initiales (voir la figure jointe).
L’on imagine ce solide, rigide comme tout solide, dilatant
et contractant ses pores pour fixer et rejeter de l’eau
comme le feraient des poumons pour se remplir d’air,
superbe découverte !
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MIL
-53. Les chaînes d'ions chrome (sphères vertes) sont
reliées par les ions téréphtalates (en noir) |
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| L’intuition de G. Férey a été de
penser que la respiration de ce solide n’était
pas limitée à l’eau et que MIL-53 pouvait
fixer des gaz et en particulier l’hydrogène.
Le stockage industriel de l’hydrogène est l’un
des défis du futur. Mis en présence d’hydrogène,
MIL-53 « avale » l’hydrogène, jusqu’à 3,1%
en poids, résultat d’autant plus remarquable
qu’il peut par simple chauffage le restituer spontanément.
L’on voit bien évidemment les possibilités
d’applications de MIL-53, pour le stockage captif de
l’hydrogène, pour l’embarquement de l’hydrogène
dans des véhicules. MIL-53 est bien le fruit de la
pensée de G. Férey, seule la recherche académique
peut déboucher sur des applications vraiment innovantes. Francis Sécheresse
Directeur du Département de chimie
secheres@chimie.uvsq.fr |
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