C’est à l’automne
2003 qu’on apprit
que des écoles de commerce et certains Instituts d’Études
Politiques - dont naturellement celui de Paris - s’apprêtaient à demander
au ministère des habilitations pour délivrer des
Masters de droit, dont la reconnaissance serait nationale. La réforme
LMD, voulue et imposée par le gouvernement, était
ainsi sur le point d’être un piège se refermant
sur les universités dont les diplômes pouvaient être
parasités par des écoles dont les formations ne fournissaient
pas les mêmes garanties que celles offertes par les facultés
de droit et de science politique.
D’autant que ce démantèlement programmé de
nos facultés devait être rapproché d’un
certain nombre d’événements montrant que la
menace portait en réalité sur l’ensemble du
système universitaire français. À la fin de
l’été 2004, on apprit ainsi que certaines écoles
de commerce, peu connues, étaient désormais habilitées à délivrer
des masters de gestion. On fut également informé que
le Muséum d'histoire naturelle fut lui aussi habilité à délivrer
un master d'archéologie se plaçant ainsi en concurrence
directe avec celui de l’Université Panthéon-Sorbonne
(Paris I). C’est donc le système universitaire qui
se lézardait de partout. Pour ce qui concerne le droit et
la science politique, plusieurs autres éléments méritaient
d'être rapprochés : par exemple le fait qu’un
arrêté du 17 septembre 2004 prévoyait le recrutement
d’un poste de professeur de droit privé à l'IEP
de Paris, par exemple aussi que l'École de Formation du
Barreau de Paris était sur le point d'adopter une convention
renforçant ses liens avec ce même IEP au détriment
des universités, et par exemple enfin qu’un projet
de décret permettant à cet IEP de délivrer
des diplômes nationaux allait être adopté.
Les risques pesant sur les facultés de droit et de science
politique étaient très vite identifiés, et
notamment la mise en concurrence directe et frontale avec les écoles.
La concurrence n'est pas en soi blâmable, elle ne l'est que
lorsqu'elle est déloyale. Ainsi, en région parisienne,
se côtoient plus de dix facultés de droit et de science
politique de taille et de puissance très diverses qui ont
l’habitude de la concurrence, mais d’une concurrence à « armes égales ».
Mais, alors que les facultés sont en charge d'un service
public, qu’elles offrent une formation de qualité et
de manière quasi-gratuite tout en assurant la promotion
intellectuelle et sociale d'un grand nombre d'étudiants
issus de tous les milieux et de toutes les origines, les écoles,
elles, poursuivent des intérêts purement privés
au prix de frais d'inscription parfois rédhibitoires pour
les étudiants les moins fortunés. Scindées
en deux, les études de droit engendreraient ainsi deux catégories
de juristes fondées sur des critères de sélection
en partie financiers.
Pire encore, c'est la qualité même de la formation
de ces futurs juristes qui en pâtirait au premier chef. Faut-il
rappeler que les meilleurs juristes sont ceux qui, au terme d'un
long cursus, ont acquis une connaissance globale du droit, connaissance
qui leur permet d'appréhender au mieux les branches spécialisées
? Seules les facultés de droit et de science politique offrent
ce cursus complet et progressif, tandis que les écoles n’enseigneraient
pas « le droit » mais « du droit ». Et
au final ce serait les compétences juridiques de ces futurs étudiants
qui seraient altérées, et par voie de conséquence,
celles des futurs avocats, voire des futurs enseignants. C’est
donc bien tout l’édifice qui pouvait s’effondrer.
Une telle offensive contre les facultés de droit et de science
politique est d’autant plus singulière que la filière
juridique est l’une de celles qui fonctionne le mieux puisque
ses étudiants en sortent le plus souvent avec des métiers,
et alors même qu’elle est la filière la plus
nombreuse en nombre d’étudiants qui sont près
de 200 000 en France, et toujours plus nombreux. Alors, pourquoi
briser ce qui fonctionne ? La question pouvait se poser.
C’est pourquoi la réaction des juristes fut massive
et unanime, dépassant les clivages disciplinaires, géographiques
ou politiques. La quasi-totalité des responsables universitaires
français publia notamment un texte dans les colonnes du
Recueil Dalloz expliquant les dangers pour les facultés
de droit de permettre l'émergence de formations privées
sans que les conditions d'une saine concurrence soient respectées.
Notre Faculté de droit et de science politique est montée
en première ligne sur ce dossier, notamment par le rôle
actif qu’elle a joué au sein d’un collectif
de Doyens des Facultés de droit d’Ile-de-France, lequel
a piloté toute l’opération. Le soutien du Conseil
d’administration de l’université fut aussi un élément
important. Après quoi, les étudiants de toutes les
facultés commencèrent à se mobiliser, puis
les professions juridiques et judiciaires qui n’ont pas hésité à interpeller
directement les ministres concernés, et enfin quelques parlementaires
bien choisis qui relayèrent l’information, y compris
auprès du ministre de l’Éducation nationale,
lequel n’était pas le moins sensible aux arguments
présentés, étant lui-même de formation
juridique, fils de notaire, et père de deux étudiantes
en droit. Bref, tous les éléments étaient
réunis pour obtenir satisfaction.
C’est ainsi que fut pris le 8 décembre 2004, par
le ministre de l’éducation nationale, l’arrêté précité.
L’université conserve donc le monopole légitime
de prodiguer l’enseignement du droit, et cela se justifie
notamment parce que les professions juridiques sont pour la plupart
des professions réglementées.
Toutefois, il ne faudrait pourtant pas croire que cet arrêté résout
toutes les difficultés, même s’il constitue
incontestablement une garantie et une avancée. Ainsi, par
exemple, il ne met pas fin aux multiples incertitudes qui existent
autour du nom « master ». On sait que certains établissements
privés délivrent des « masters » qui
ne sont cependant pas des « masters » habilités,
mais qui ont le même nom. D'autres écoles privées
parasitent cette dénomination avec des orthographes différentes
comme « mastères » ou « mastaires »,
entretenant ainsi une confusion au détriment des formations
universitaires. Il est donc nécessaire de protéger
le nom « Master » qui ne peut être délivré désormais
que par les universités, sous peine de ne pas s'y retrouver.
Dans le même temps, il est nécessaire de rebaptiser
les diplômes d’établissement délivrés
par les formations privées.
Il reste que cette mobilisation sans précédent pour
défendre une filière qui fonctionne a mis en lumière
qu’il était nécessaire pour les facultés
de droit et de science politique d’engager une réflexion
sur elles-mêmes. C'est pourquoi des Assises Nationales de
l'Enseignement et de la Recherche en droit ont été lancées,
et les travaux ont d'ailleurs déjà commencé.
Il s'agit de s'interroger sur la manière d'améliorer
nos formations. Un des éléments importants de réflexion
est d'y avoir associé, dès l'origine, à la
fois les professionnels du droit car ceux sont eux qui offrent
les métiers (avocats, magistrats, notaires, etc.), et les étudiants,
car c'est tout de même d'eux dont il s'agit en priorité.
Chacun apportera son point de vue et de cette confrontation, forcément,
jaillira la vérité.
Thomas Clay
Professeur agrégé de droit privé
Vice-Doyen de la Faculté de droit et de science politique
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