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La "main dans le gilet" de Napoléon Ier : une mode plutôt qu'une douleur à l'estomac ?

Le réexamen anthropologique et médical de portraits de Napoléon Ier "la main dans le gilet" permet de donner un sens nouveau et objectif à cette posture, finalement non pathologique

Dans un récent article publié dans la revue "European Journal of Pain" par le LAAB et la Fondation Napoléon (Paris), les auteurs remettent en question l’interprétation médicale traditionnellement donnée à la célèbre posture de Napoléon Ier, représenté avec la main droite glissée dans son gilet, au niveau de l’épigastre. Cette attitude, très fréquemment représentée dans les portraits de l’Empereur, a en effet souvent été interprétée comme le signe d’une douleur abdominale chronique. Selon cette hypothèse, Napoléon aurait ainsi cherché à soulager une douleur épigastrique attribuée à un ulcère gastrique chronique, puis éventuellement à un cancer de l’estomac, maladie qui aurait entraîné sa mort à Sainte-Hélène en 1821. Cette interprétation est notamment renforcée par les antécédents familiaux de Napoléon : son père, Charles Bonaparte, serait mort d’un cancer gastrique, confirmé par l’autopsie. 

Les auteurs montrent cependant que cet « iconodiagnostic » repose sur une interprétation excessive d’un élément iconographique isolé. Un inventaire historique et iconographique révèle en effet que la même posture apparaît chez de nombreuses personnalités masculines des XVIIe au XIXe siècles (indemnes de tout ulcère, pathologie gastrique et douleur abdominale chronique). Parmi elles figurent notamment Chateaubriand, Champollion, Abraham Lincoln, Karl Marx et Baudelaire, mais aussi Louis XVI, Benjamin Franklin ou George Washington. Dès lors, il est donc difficile de considérer cette attitude comme un signe clinique spécifique d’une douleur épigastrique.

Les auteurs proposent une autre explication, essentiellement esthétique et sociale. À l’époque, les vêtements masculins ne comportaient pas nécessairement de poches permettant de placer naturellement les mains. Glisser une main dans l’ouverture du gilet constituait alors une manière élégante et codifiée de positionner le bras. Cette attitude répondait également aux règles de bienséance et de maintien corporel qui déconseillaient de laisser les bras pendre, de les croiser sur la poitrine ou de les agiter. Un traité de civilité publié à partir de la fin du XVIIe siècle décrit ainsi explicitement la possibilité de placer la main droite sur la poitrine ou l’estomac, dans l’ouverture du vêtement. 

L’argument le plus important concerne toutefois la chronologie. Napoléon Ier adopte cette posture dans certains portraits réalisés très tôt dans sa carrière, avant l’apparition documentée de ses symptômes gastro-intestinaux. La posture ne peut donc pas être considérée comme la représentation d’une douleur ou d’une maladie qui ne s’était pas encore manifestée. 

Cet exemple napoléonien illustre ainsi les dangers d’une interprétation rétrospective des images historiques à partir d’un diagnostic médical connu a posteriori. Une posture corporelle banale peut être artificiellement transformée en « signe clinique » lorsque l’observateur connaît déjà la maladie ou la cause supposée du décès du personnage représenté.

Les auteurs parlent ainsi d’un " iconodiagnostic par excès" : l’image fournit bien une information, mais celle-ci est sur-interprétée et médicalisée à tort. L’article rappelle finalement que l’iconodiagnostic doit reposer sur une méthodologie scientifique rigoureuse, prenant notamment en compte la comparaison iconographique, le contexte historique, les conventions artistiques et surtout la chronologie des représentations. 

Le cas de Napoléon montre donc qu’une image n'est pas nécessairement un document clinique fiable, même lorsqu’elle semble correspondre à une maladie connue. La posture « main dans le gilet » doit ici être comprise avant tout comme une convention esthétique et sociale, et non comme la manifestation visuelle d’une douleur abdominale.

Le lien direct vers l'article est : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/ejp.70327